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La sophistique - Arnaud-Aaron Upinsky

L'équivoque est la clef de la sophistique.

Le présupposé est sa méthode préférée.

Tout sophisme commence par une négation.

Le dilemme est la figure royale de la sophistique.

Zénon est le père des sophistes.

L'abstrait est le lieu béni de la sophistique.

La raison du plus fort est le sophisme des vainqueurs.

La Révolution française est l'école de la sophistique.

 

***

 

Une science du mensonge : la sophistique

Il existe bien une science du langage grâce à laquelle « la raison du plus fort est toujours la meilleure » (La Fontaine). Le silence actuel n'est donc pas le produit du hasard mais l'effet de ce scalpel invincible qui permet de couper la langue des opposants. Toute la philosophie grecque -cette source de toute la pensée politique moderne- est pleine de cette question essentielle : comment le Gouvernement doit-il se prémunir contre la « perversion du plus grand nombre » (le peuple) ? En lui coupant la parole. A cet égard, Platon avoue explicitement que la meilleure arme du pouvoir contre le peuple est ce qu'il appelle le noble mensonge : celui du pouvoir qui trompe ses sujets. Seul le mensonge du peuple est un vrai mensonge et doit être puni !

Le sophiste est un spécialiste des débats truqués, un « savant » qui utilise tous les artifices du langage et de la rhétorique pour tromper son interlocuteur par des raisonnements subtils ou captieux. Pour Platon, il est « celui qui a de la sagesse l'apparence, non la réalité ». Ce sont les sophistes grecs qui ont poussé le plus loin l'art oratoire du mensonge savant, sous le nom de sophistique, et Protagoras (492-422) qui en a posé les principes. « La Grèce est la mère des rhéteurs et des sophistes. » (Taine). Il ne faut pas s'étonner que les Grecs soient les inventeurs de la science du mensonge et de la morale politique, et qu'ils aient fait cohabiter l'esclavage et la démocratie.

Disons tout de suite qu'ennemis de la déraison -même raisonnante- les Grecs ont néanmoins fini par disqualifier les sophistes, alors que nous les avons installés au pouvoir. Nous confondons trop volontiers efficacité et vérité pour ne pas nous laisser facilement berner par la force illusoire des arguments les plus spécieux de la sophistique. Or, c'est bien de cette science méprisée des Grecs que Tartuffe tire son pouvoir sur nous :
Selon divers besoins, il est une science
D'étendre les liens de notre conscience
Et de rectifier le mal de l'action,
Avec la pureté de notre intention.

Or, il n'existe aucun ouvrage sur la sophistique. Aucun qui donne ses vraies règles et ses techniques. Ce n'est pas par hasard que le mot de sophistique est presque inconnu au moment où la chose triomphe ! De plus, les auteurs qui parlent des sophistes affectent de ne pas voir à quel point le personnage du sophiste grec s'identifie à celui du Tartuffe de Molière : là où le premier feint d'aimer la Sagesse -sophiste signifie sage-, le second joue la comédie de l'amour de Dieu, au XVIIe siècle, de l'Homme, aujourd'hui. Avec la sophistique, nous retrouvons l'archétype antique du pharisien. Le langage des trois compères -le sophiste, le pharisien et le tartuffe- fonctionne d'ailleurs de la même manière ! Voyons quelle est leur méthode éternelle.

Protagoras, le premier des sophistes en titre, est parti de l'idée que « sur toute chose il peut être fait deux discours qui se contredisent l'un l'autre ». L'un des deux est nécessairement plus fort que l'autre. Pour rendre ses élèves invincibles dans toute discussion, son école les entraînait « à rendre la plus forte, la cause la plus faible devant les tribunaux ».

Une fois acquise cette maîtrise du discours fort -et non pour autant vrai-, le sophiste dispose d'une science du langage qui lui permet d'avoir raison en toutes circonstances. De proche en proche, il peut ainsi prendre le contrôle de toute discussion, de tout débat, de tout procès, de toute assemblée, car toute action résulte d'une décision ; toute décision suppose un débat ; tout débat repose sur une raison : qui tient la raison, tient l'action. La prise du pouvoir par la seule parole -et donc par le régime d'assemblée- est l'enjeu réel de la sophistique, la science de Tartuffe l'arriviste. Voyons, maintenant, comment il s'y prend concrètement pour construire son langage « spécieux ».


Le secret de l'équivoque

Le secret du sophiste -quel que soit le sujet traité- est de toujours situer son langage dans l'équivoque, à mi-chemin des deux discours contradictoires possibles. Équivoque signifie « qui a deux voix ». Champion du langage double, notre tartuffe tient des propos destinés à être compris en sens inverse par les deux camps opposés de ses auditeurs.

Ainsi il dupe ses ennemis sans jamais se contredire. Il fait même l'unanimité. Souvenez-vous du fameux « Je vous ai compris » du général De Gaulle, le modèle du genre ! Le gaulliste Chirac utilisera le procédé lors de sa campagne présidentielle de 1988, sur le rejet de l'immigration à Marseille: « Si je ne peux l'admettre, je peux le comprendre. » C'est l'application directe de la théorie politique du clair-obscur (chiaros-curo) de Machiavel, reprise par l'écrivain George Orwell dans sa belle définition : « L'art de concilier les contraires est le moyen de garder le pouvoir éternellement. »

La politique nous donne quotidiennement mille Illustrations de cette méthode qui ne peut plus passer inaperçue dès qu'elle a été bien comprise. Ainsi, lors de la campagne présidentielle de 1988, -le modèle du genre-, l'ancien adversaire de De Gaulle, François Mitterrand, une fois président, n'a-t-il pas, lui aussi, utilisé le même stratagème qu'Ulysse ? C'est, en tout cas, ce que Jacques Chirac lui a reproché en termes on ne peut plus explicites : A l'heure où la grande mode est de célébrer un candidat sans nom, de faire campagne en ayant l'air de faire autre chose, de garder le silence pour moins de risque, j'ai conscience que ma démarche, qui est franche (...), a quelque chose d'incongru (sic)... Certains font le choix d'être une ombre. Je fais celui de parler aux Français.

Quant à Raymond Barre, n'a-t-il pas -lui aussi- qualifié Mitterrand de « Prince de l'équivoque » ?

Le secret du sophiste consiste à troubler l'esprit de sa victime. Protagoras montra ainsi que les mathématiques elles-mêmes sont contradictoires puisque la géométrie enseigne que la tangente au cercle ne le touche qu'en un point, alors que toute représentation sensible donne plusieurs points de contact. Et il en déduit avec Pirandello :« A chacun sa vérité. »


La clef des mots-chimères

Le sophiste paralyse l'intelligence de ses ennemis en parvenant à se soustraire à la logique du tiers exclu auquel il les soumet : chez lui la cohabitation des contraires est constante.

Pour atteindre la perfection de l'équivoque, il invente donc des mots-chimères : des mots doubles construits par l'accouplement contre nature de deux noms de sens opposés. Les modèles idéaux de mots-chimères sont : le vrai-faux, le oui-non, le noir-blanc, etc. L'équivoque de tels concepts bloque le fonctionnement du cerveau incapable de décider. Car décider c'est « trancher », c'est laisser tomber un des deux discours pour l'autre. L'ambiguïté met l'esprit dans la position du célèbre âne de Buridan qui, placé à équidistance de deux tas de foin, tournait alternativement la tête dans les deux directions sans parvenir à se décider à entamer l'un ou l'autre. Il mourut de faim. Un ordinateur binaire dans la mémoire duquel on entrerait l'équation chimérique 0 = 1 serait incapable de faire la moindre opération, tout comme l'esprit aux prises avec un sophisme.

Prenons l'exemple du premier mot-chimère que nous ayons rencontré : le peuple-souverain. Au lieu de tenir soit le langage du peuple, soit celui du souverain, le sophiste se place dans l'équivoque de l'entre-deux et plaide pour le peuple-souverain. L'habitude que nous avons de ce mot-chimère nous en masque l'absurdité grammaticale comme le calcul politique. Pourtant n'est-ce pas grâce à lui que nos prélèvements obligatoires ne cessent de croître ? D'ailleurs, la « protection sociale » n'est-elle pas elle aussi une chimère : un droit-obligation ?

Ces mots-chimères ont joué un rôle crucial dans l'histoire de la pensée et de la politique. A ce sujet, il faut citer le noble-mensonge et le vrai-mensonge de Platon ; le clair-obscur de Machiavel ; l'utopie, ce non-lieu -ce pays imaginaire où un gouvernement idéal règne sur un peuple heureux- qui est le modèle de la nouvelle société, de la Renaissance à nos jours. Rappelons qu'en 1752 Voltaire sortit son petit roman Micromégas -c'est-à-dire petit-grand- pour prêcher la relativité universelle. Signalons, aussi, le rôle fondateur joué par le Bon sauvage au XVIIIè siècle. Le vocabulaire de la Révolution française est truffé de mots-chimères : masse-libre, « La liberté ou la mort », « pas de liberté pour les ennemis de la liberté », l'Égalité, etc. Parmi les plus fameux -et les plus récents- citons la dépendance dans l'interdépendance d'Edgar Faure, la convergence-parallèle d'Aldo Moro, et l'indépendance-association d'Edgar Pisani.

Moins repérables, mais d'autant plus efficaces, sont les singuliers-pluriels tels que « le » Français, « le » contribuable, « la » majorité, « l' »homme, « la » femme, «le » Français moyen, etc. Ils autorisent tous les tours de passe-passe en permettant de noyer le particulier dans le général et de diluer le général dans le langage du particulier. Souvenez-vous de l'importation du gaz algérien, quand on nous annonça que si le consommateur payait moins cher, cela serait au détriment du contribuable. Le Français n'est-il pas, à la fois, consommateur et contribuable !

L'enchaînement de mots-chimères permet ainsi de construire des discours et des théories chimériques qui autorisent toujours deux visions opposées. C'est en raison de cette perversion du langage que la Révolution de 1789-1794 est comprise comme une libération par les autres, comme un massacre par les autres. Cette chimère est formalisée par le dessin équivoque de Folon imposé par Edgar Faure, comme logotype, pour symboliser la commémoration de 1789. Un premier coup d'oeil permet de lire trois oiseaux -sans doute les trois colombes de la Liberté, de l'Égalité et de la Fraternité- ; mais une seconde lecture permet de discerner, sous les traits durs de ces oiseaux, trois lames de guillotines, en bleu, blanc et rouge, dont la pointe en rouge évoque le sang et la terreur... Quelle belle représentation, à la Edgar Faure, de l'événement-chimère qu'est la révolution de 1789-1793 ! C'est une énigme du massacre-libération qui nous fascine encore, deux cents ans après l'événement. L'esprit, pris au piège, ne parvient pas à sortir de
cette équivoque : le langage de l'idéal le plus élevé allié à la pratique la plus sordide, dans lequel nous reconnaissons la signature du Tartuffe : l'art de concilier les contraires. Il est temps de sortir de cette nouvelle version de l'âne de Buridan.



Le terrain de l'abstraction

L'abstrait est le lieu béni de la sophistique. Aussi, des mots tels que peuple, liberté, justice, égalité, bonheur, etc. sont de véritables friandises intellectuelles pour Tartuffe. Prenez le mot « peuple ». Ne représente-t-il pas, à la fois, la totalité d'une nation et sa partie la plus « humble » ? Quant à l'Égalité, ce fourre-tout de l'équivoque et de la chimère, n'autorise-t-elle pas toutes les figures de la démagogie ?

Les termes abstraits permettent toutes les fantaisies de la double-pensée. Telle l'adresse de Louis-Napoléon Bonaparte lors de son coup d'État de décembre 1851: « Les Français savaient que je ne quittais la légalité que pour rentrer dans le droit. » Qui a oublié le « Vous avez juridiquement tort puisque vous êtes politiquement minoritaire. » d'André Laignel ?

Le sophiste est celui qui soutient une chose et son contraire : par exemple la souveraineté du plus grand nombre et les droits de la minorité. Cette position semble généreuse, mais, dans les faits, son ambiguïté donne tous les droits au pouvoir en place. En effet, quand le plus grand nombre lui est favorable, le pouvoir s'en recommande à grands cris ; quand elle lui est contraire, il invoque sa conscience personnelle pour ne pas se rendre à ses raisons. N'est-ce pas selon ce schéma, par exemple, que les partisans de la peine de mort, qui sont largement majoritaires dans le pays -61 %-, se retrouvent minoritaires au Parlement et n'ont jamais pu se faire reconnaître dans la loi ?

Tartuffe dispose ainsi de toutes sortes de techniques invincibles dont le principe peut toujours être ramené à un jeu sur les définitions -les limites- des mots. S'il parvient à garder le contrôle du langage là où ses interlocuteurs sont perdus, c'est qu'il travaille à un niveau d'abstraction supérieur à celui des autres. C'est sa vision géométrique -Platonicienne- qui lui permet de rester cohérent dans son incohérence; de raisonner sur des figures abstraites tout en parlant de choses concrètes. Il sait « réconcilier la verticale et l'horizontale » (Edgar Faure). Les hommes ne sont pas égaux... le « mur » de cette abstraction sophistique qui divise les hommes en deux camps avec d'un côté ceux qui, grâce à elle, monopolisent la parole ; de l'autre les exclus du langage.

Pour conclure signalons la meilleure introduction à la sophistique la lecture des fables de La Fontaine (1621-1695), ce contemporain de Molière, grand pourfendeur d'hypocrites et de sophistes. Dans ses fables, La Fontaine nous donne mille leçons sur l'art de les débusquer .

Quand il s'attaque au tartuffe-juge dans L'huître et les plaideurs ; au tartuffe-homme-de-pouvoir dans Le loup et l'agneau: « La raison du plus fort est toujours la meilleure » ; au tartuffe-assisté dans Le loup et le chien ; au tartuffe-démagogue dans Le corbeau et le renard, etc.

Ni Rousseau ni Napoléon -les deux pôles fondateurs de notre système politique- ne pouvaient supporter La Fontaine. De plus, si l'auteur du Loup et l'agneau est tenu à l'écart de notre enseignement, c'est que, non seulement il dénonce impitoyablement les éternelles tartufferies du pouvoir, mais encore qu'il en donne la recette. Les tartuffes n'aiment pas être démasqués car ils savent trop bien que « c'est toujours à son détriment que l'on sort de l'ambiguïté » (Cardinal de Retz). Aujourd'hui comme hier, les fables de L'huître et les plaideurs et du Loup et l'agneau ne sont-elles pas trop subversives ?

Dans son adresse au Dauphin, La Fontaine note, d'ailleurs, l'arrière-pensée de ses fables: « L'apparence en est puérile, je le confesse ; mais ces puérilités servent d'enveloppe à des vérités importantes. » De plus en plus importantes, car, pour que la raison du plus fort reste celle du meilleur, la condition sine qua non est que sa victime ne s'en aperçoive toujours pas.


Le nécessaire retour à l'origine : l'image de l'homme

Il faut déclarer la guerre aux sophistes, aux mots-chimères, à l'abstraction ! La sophistique, voilà l'ennemi ! Un véritable renversement de la logique du débat actuel s'impose si nous voulons nous libérer du terrorisme de Tartuffe, espérer pouvoir reprendre la parole et désocculter le pouvoir. C'est Molière, le propre inventeur de Tartuffe, qui nous invite à cette rectification du langage lorsqu'il dénonce le trucage du langage comme racine du mal : On doit discourir des choses et non pas des mots, et que la plupart des contrariétés viennent de ne pas entendre et d'envelopper dans un même mot des choses opposées, il ne faut qu'ôter le voile de l'équivoque.

L'enjeu de cette bataille du langage contre les sophistes est au coeur de la violence actuelle. Aussi étonnant que cela puisse paraître, le langage actuel -si mielleux soit-il- loin d'être le rempart contre la violence, en est la source. Pour s'en persuader, il suffit de faire le bilan de ce dont nous avons été spolié par de simples artifices de langage, et de le comparer avec ce qui nous a été arraché par la violence ! Soljénitsyne a bien compris que le mensonge et la violence ne sont pas ennemis, mais complices.

N'oublions pas, dit-il, que la violence ne vit pas seule : elle est intimement associée, par le plus étroit des liens naturels, au mensonge. La violence trouve son seul refuge dans le mensonge, et le mensonge est le seul soutien de la violence. Tout homme qui a choisi la violence comme moyen doit obligatoirement choisir le mensonge comme règle.

Si Molière a mis en scène Tartuffe, c'est parce qu'il l'a vu naître. L'apparition de Tartuffe, en 1664, marque, à la fois, la fin de l'honnête homme du XVIIè siècle et la naissance d'un nouveau langage. Au tournant du siècle, c'est l'idée que l'homme se fait de lui-même et des autres, qui est en pleine révolution. Alors, le Bon sauvage -ce modèle du premier homme imaginé par les philosophes pour remplacer Adam et Eve- devient agressif.

Paul Hazard a fort bien décrit ce changement d'atmosphère : Comme les cartographes anciens dessinaient, sur les continents, des plantes, des animaux et des hommes : sur la carte intellectuelle du monde, marquons la place et l'importance du Bon sauvage. Non pas que le personnage soit nouveau ; mais c'est vers le temps que nous étudions, entre l'un et l'autre siècle, qu'il prend définitivement sa forme et qu'il devient agressif.

C'est ce Bon sauvage aux appétits de cannibale qui, au XVIè, siècle, va servir de levier, au parti bourgeois, pour changer la carte intellectuelle, philosophique, politique et religieuse du monde, et fonder le monde moderne. C'est par son étude qu'il faut commencer toute relecture -et toute réécriture- des mécanismes du pouvoir. Alors, puisque le langage est l'image de l'homme, faut-il s'étonner qu'au paradis des tartuffes -ces faux-bons- on trouve, régnant en maître, le principe désinformant d'un mot-chimère : le Bon sauvage ?