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Cerner l'homme mathématiquement est le secret du pouvoir - Arnaud-Aaron Upinsky

Mais « l'addition » et la « multiplication » ne rendent-elles pas compte d'un autre pouvoir qui serait, lui, bénéfique, en pendant au trop célèbre « diviser pour régner » ? En définitive, seule, une étude historique permet donc d'établir avec certitude que, dès l'origine, les mathématiques ont été posées comme la science du Pouvoir. L'histoire témoigne dans son intégralité de la manière dont la science des nombres et des formes a structuré le cerveau des hommes de Pouvoir, appelés à projeter ses schémas en quadrillant la société et en numérotant ses membres. Elle nous permet de suivre pas à pas la progression continue de la « contagion géométrique » dans notre espace socio-politique, laquelle se signale, siècle par siècle, par la généralisation du numérotage, réservé d'abord aux objets, puis appliqué irrévérencieusement aux maisons et aux soldats, enfin aux civils, hommes et femmes confondus (numéro de sécurité sociale dit « numéro de Français »). Mais il ne faudrait surtout pas croire que l'inflation perpétuelle des chiffres et des références mathématiques peut infester une société -et nous touchons là au coeur de notre sujet - sans que sa « vision », son « âme », ses idées, son langage et le sens des mots qu'elle utilise ne subissent à ce contact une métamorphose essentielle. Observées sous cet angle, les mathématiques -science du pouvoir- apparaissent comme moteur de l'évolution socio-politique certes, mais seulement à travers les métamorphoses du langage et des mentalités qu'elles brusquent.

Nous possédons à cet égard une illustration historique inestimable de ce phénomène de prise de possession des mots par les chiffres. Maints philosophes nous l'ont rapportée sans parvenir à en « déchiffrer » l'énigme.

L'anecdote se passe il y a vingt-cinq siècles dans le cadre enchanteur de la Grèce. A cette époque, l'école pythagoricienne enseigne que « tout est nombre ». Un jour, quelqu'un, croyant sans doute mettre en difficulté le pythagoricien Eurytos, lui demande de prouver qu'un homme c'est un nombre, puisque, pour son école, « tout est nombre ». Que fait alors Eurytos ? Il ne se démonte pas. Il lui suffit de demander à l'homme de s'allonger sur le sable, de ramasser des cailloux (caillou se dit calculus, calcul) et de dessiner sur le sol le contour de la personne dont il faut prouver qu'elle « est » un nombre. On imagine aisément la scène. Eurytos dispose un à un les cailloux puis il les compte: 1, 2, 3... et il arrive à un total. Par exemple 666. Et il dit: cet homme, c'est 666. Pour arriver à une telle conclusion, il a dû d'abord réduire l'homme à sa limite spatiale, à son contour dans le plan, puis au nombre de cailloux recouvrant la ligne ; triple réduction illustrant la méthode des pythagoriciens pour passer du qualitatif (le nom de l'homme) au quantitatif (le chiffre de l'homme). Tous ceux qui ont pu méditer cet exemple l'ont considéré comme important, mais sans en mesurer la portée en termes de pouvoir. Or est-il concevable que la clef de cette anecdote si déconcertante soit à rechercher ailleurs ? Eurytos et tous les pythagoriciens étaient-ils vraiment assez sots pour ne pas voir qu'un homme, c'est « plus » qu'un nombre, si grand soit-il ?

C'est peu probable... Eurytos, qui appartenait à une école dont l'histoire nous apprend justement qu'elle était la pépinière des politiciens de l'époque, traduisait par sa « parabole » un message strictement politique. En encerclant l'homme dans une chaîne de cailloux, Eurytos ne voulait pas signifier que l'homme « est » un nombre, mais bien laisser entendre aux plus perspicaces de ses auditeurs qu'à la guerre, comme en économie et en politique, il est possible de ne considérer les hommes que comme quantités et limites, comme des nombres et des figures, que c'est même le secret du pouvoir. Telle est l'histoire fondatrice de toutes nos étiquettes, matricules et autres numéros de sécurité sociale, clefs du contrôle mathématique des masses.