C'est ce genre de discours lénifiant qui suscite, chez un personnage de l'Utopie, la réflexion suivante :
« Comme ce serait amusant, musa-t-il, si l'on n'était pas obligé de songer au bonheur.» (p. 301)
« Bonheur » et propagande n'ont-ils pas partie liée ?
« Les plus grands triomphes, en matière de propagande, ont été accomplis, non pas en faisant quelque chose, mais en s'abstenant de faire. Grande est la vérité, mais plus grand encore, du point de vue pratique, est le silence au sujet de la vérité.... Mais le silence ne suffit pas... Les plus importants des « Manhattan Projects » de l'avenir seront de vastes enquêtes instituées par le gouvernement, sur ce que les hommes politiques et les hommes de science qui y participeront appelleront le « problème du bonheur » — en d'autres termes, le problème consistant à faire aimer aux gens leur servitude. Sans la sécurité économique, l'amour de la servitude n'a aucune possibilité de naître » (introduction).
Nous pouvons voir ici la cause profonde du dégoût actuel, qu'inspirent à un nombre croissant de gens, la sécurité, le confort, en un mot le « bonheur » dont ils sont prisonniers.
La soumission de toute la population est obtenue à la base, par un conditionnement « moral », approprié à chaque caste et qui a pour fondement le proverbe hypnopédique, dont chaque individu est imprégné à haute dose dès l'enfance, pendant son sommeil.
Le conditionnement se fait à longueur de journée, les revues relaient la radio et la télévision, les affiches complètent les journaux, les spectacles, les sondages... les enquêtes d'opinion, les opinions des « lecteurs » nous soufflent et nous dictent ce que nous devons penser . Les slogans, on ne risque pas de les oublier !, sont répétés des miliers de fois. Quelques clichés reviennent sans cesse, la jeune femme propre, sédulisante, moderne !, qui posera aussi bien pour le savon machin que pour vêtements pré-maman truc, le jeune cadre dynamique qui « s'intéresse à votre argent », mais en toute franchise !, le jeune révolutionnaire pur idéaliste, qui vous forcera quand même la main pour la boisson la plus zoum, le patron profiteur, mais auquel tout le monde voudrait ressembler parce qu'il sirote le plus yz des whiskies, l'intellectuel affranchi, vieux révolutionnaire sclérosé, qui a quand même, avant de disparaitre posé une dernière fois pour les cigarettes « w », les blondes des blondes, qu'on fume de Moscou à Londres... toujours les mêmes clichés que I'on vous sert au cinéma, vous ressert réchauffés dans vos journaux, sur les murs du métro, qui disparaissent trois jours, et reparaissent plus typés encore dans votre roman « de l'année », ou que la télévision vous assène quotidiennement. Tel est le Meilleur des Mondes, un monde clos, un monde vide, sans jamais aucun imprévu, aucune surprise. Chacun sait à l'avance ce qui va être dit, s'en réjouit et le savoure. Et le remâche sa vie durant. C'est devenu tellement naturel, que personne ne songerait, pas même une seconde, à les remettre en question, sans risquer de commettre une grave faute contre la nouvelle bienséance. Ce n'est pas, comme on pourrait le croire, la fin des manuels de « savoir-vivre ». Bien au contraire ! Il faudra de plus en plus être « conforme ».
Ne faisons pas de crime « lèse-slogan ». Il y a une façon admise d'être anticonformiste, avec quelques variantes, sans plus, en nombre réduit, Officiellement, le non-conformiste a entre 13 et 35 ans, il porte un pantalon troué, tirebouchonné à la rigueur, les cheveux longs, une enfance malheureuse (mais il est resté pur !) et il veut combattre les injustices. Il est délicat et romantique en amour (libre), avorte à l'occasion, mais est impitoyable et brutal avec l'injustice. On lui recommande généralement d'avoir une licence, et de faire un voyage aux Etats-Unis.
Les anticonformistes, qui veulent être « reconnus » et homologués, n'ont pas le choix !
La répétition lancinante atteint le subconscient, et la méthode devient scientifique. C'est le lavage de cerveau.
On nous imprègne d'une sensibilité de cliché. Les proverbes hypnopédiques font leur oeuvre.
Encore une contradiction du système pédagogique actuel, qui prétend condamner les répétitions ! ,Et pour cela, pour bien nous en convaincre, nous martèle l'esprit sans trêve. Ils n'ont pas trouvé de meilleur moyen pour nous faire comprendre que la répétition était mauvaise que de radoter sans cesse : « il ne faut pas privilégier la répétition, cela ne sert à rien de répéter sans comprendre !!! Combien de fois faudra-t-il vous le répéter ? ».
Comme de bien entendu, ce sont les mêmes, qui veulent soi-disant supprimer les répétitions dans l'enseignement, qui l'utilisent scientifiquement, industriellement, à haute dose sur une grande échelle, dans les domaines vastes à l'infini de la publicité et de la propagande politique.
De même que les théoriciens de l'information considèrent exclusivement le volume de l'information (et donc sa répétition), à l'exclusion de son contenu rationnel...
La méthode est décrite par Huxley : Lier dans l'esprit et la sensibilité des gens les associations d'idées que l'on veut permettre par des sensations agréables. Interdire certains « rapprochements » par des « décharges électriques ».
« Des roses et des secousses électriques, le kaki des Deltas et une bouffée d'assa foetida liés indissolublement avant que l'enfant sache parler. Mais le conditionnement que des paroles n'accompagnent pas est grossier et tout d'une pièce ; il est incapable de faire saisir les distinctions les plus fines, d'inculquer les modes de conduite plus complexes. Pour cela, il faut des paroles, mais des paroles sans raison. En un mot l'hypnopédie. La plus grande force moralisante et socialisante de tous les temps. » (p. 67)
Nous retrouvons une fois de plus la socialisation et, comme pour la nouvelle pédagogie, ce qui la rend difficile à. cerner, et fait qu'il est difficile de s'en débarasser, son moule irrationnel.
« L'éducation morale, qui ne doit jamais, en aucune circonstance, être rationnelle. » (p. 64)
Ce qui éclaire d'un nouveau jour, la tendance moderne du refus du rationnel. Car le rationnel, à plus forte raison dans le domaine mathématique, porte en lui-même le contre-poison qui permet de lutter contre celui qui vous l'administre. Huxley fait alors allusion à l'axiomatique.
« Les étudiants acquiescèrent d'un signe de tête marquant vigoureusement leur accord sur une affirmation que plus de soixante deux mille répétitions leur avaient fait accepter, non pas simplement comme vraie, mais comme axiomatique, évidente en soi, totalement indiscutable, (P. 85)
Cette citation complète la précédente. L'axiomatique posèdes l'avantage de ne pas avoir à se justifier, c'est l'équivalent du « c'est comme ça et pas autrement », mais lui trop net et trop clair. Il s'agit nous habituer à accepter les axiomes comme allant de soi. Le choix « arbitraire » des axiomes revient aux gens « préposés » pour cela...
Citons encore quelques slogans du Meilleur des Mondes. Sommes nous tellement dépaysés en les lisant ?
« Mais chacun appartient à tous les autres, dit-il en conclusion, cit le proverbe hypnopédique. » (p. 85)
« Oui, tout le monde est heureux à présent, fit Lénina en écho. avient entendu ces mots, répétés cent cinquante fois toutes les n pendant douze ans. » (p. 138)
« Cent répétitions, trois nuits par semaine, pendant quatre ana songea Bernard Marx, qui était spécialiste en hypnopédie. « Soixan deux mille quatre cents répétitions font une vérité. Quels idiots. » (p. 9
Par ce conditionnement, même la caste supérieure se doit d'avoir comportement infantile. Et il semble bien que ce ne sont pas les qui nous dissuaderont de bêtifier...
« Les Alphas sont conditionnés de telle sorte qu'ils ne sont obligatoirement infantiles. Mais... il est de leur devoir d'être infantiles.