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« Le "Jugement Dernier", ne peut, ne pourra se faire, QUE sur les paroles dites en tous les temps par les hommes et les responsables des diffusions qui ont conditionné le monde, au TEST du Testament du Christ qui l'a ré-digé au commencement pour qu'en Fin il s'ouvrit et con-Fonde toute la Dispersion, cette "Diaspora" "tra-issante" ou trahissante à travers l'Ordre Divin de Rassemblement. Qui, quelle religion, quelle académie, quelle initiation, s'est voulue assez large de coeur et d'esprit pour rassembler toutes les brebis égarées de la Maison d'Israël, c'est-à-dire, non pas le pays des juifs, mais la Maison de Dieu qu'est le Verbe par TOUT : IS-RA-EL : "l'Intelligence-Royale-de Dieu", contre laquelle l'homme doit "lutter", "l'emporter" (de la racine hébraïque sârôh), ce qu'est en vérité l'antique Iswara-El, cette "Agartha" invisible, enfouie dans les profondeurs de la "Terre", c'est-à-dire de l'Homme, dans ses ténèbres. »

André Bouguénec, Entretien avec l'homme, article Qui est Judas ?

 

 

 

Progrès (article intégral) - Dictionnaire Larousse du XIXè siècle

PROGRÈS s. m. (pro-grè ; lat. progressus ; de progredi, proprement avancer, marcher en avant, de pro, en avant, et de gradi, marcher).

Marche, évolution en avant, continuation et accroissement d'action. Les progrès du feu, de l'inondation. Le progrès du soleil dans l'écliptique.

Le Rhin, tranquille et fier du progrès de ses eaux,

Dormait au bruit flatteur de son onde naissante.

BOILEAU.

— Extension successive ; avantages remportés à la guerre. Il ne put arrêter les progrès des ennemis. Turenne, en Allemagne, continua les progrès qui étaient le fruit de son génie. (Volt.)

— Fig. Développement, accroissement d'une action quelconque. Le progrès des mœurs, de la civilisation. Cet élève fait des progrès dans ses études. La fièvre fit de grands progrès en une nuit. S'il existe une science de prévoir les progrès de l'espèce humaine, la base première. (Condorcet.) Le parti démocratique est seul en progrès, parce qu'il marche vers le monde futur. (Chateaub.) Il y a progrès au sens le plus strict du mot dans les sciences positives et les arts utiles. (E. Scherer.) Tout progrès social contient le germe d'un progrès nouveau. (F. Bastiat.) Les progrès du crime suivent de près ceux de la pauvreté. (L. Faucher.) Le progrès de l'homme est le développement successif de sa liberté par la science. (Ch. Dollfus.) Le progrès de la civilisation veut de la liberté et de la paix. (Guizot.) Le progrès scientifique et industriel est aussi irrésistible que le mouvement qui entraîne les comètes dans leur orbite et aussi éclatant que la lumière du soleil. (A. Dumont.) C'est la justice qui forme le lien entre le progrès de la science et le progrès de la morale. (E. Littré.) Le grand obstacle aux progrès moraux et intelligents de l'humanité, c'est encore la misère. (Guéroult.) Chaque progrès du crédit est une victoire remportée sur le despotisme. (Proudh.) Les réactions n'arrêtent un moment le progrès des sociétés que pour le précipiter ensuite vers le but. (Vacherot.) La religion catholique est en travers de tous les progrès que tentent de réaliser les sociétés humaines. (L. Jourdan.) Chaque progrès matériel et moral est fait pour échapper à une servitude, pour conquérir une liberté. (E. Pelletan.) Les progrès sont les victoires de la paix.

Politiq. Mouvement progressif de la civilisation et des institutions politiques. Le progrès est la loi de la vie. (Franck.) Le progrès est le grand purificateur du genre humain. (P. Lanfrey.) L'idée du progrès, du développement, me paraît être l'idée fondamentale contenue sous le nom de civilisation. (Guizot.) Le progrès est le mouvement ascendant de la vie dans les êtres. (A. Guyard.) Le progrès, c'est la question des questions, c'est le problème de la destinée de l'homme. (Ed. Scherer.) Le progrès consiste à éliminer l'erreur à mesure que, la lumière croissant, on avance dans la connaissance des effets et dans la conception des causes. (Lamennais.) Le progrès est la loi du monde moral et intellectuel, comme il est la loi du monde physique. (Maquel.) La vie générale du genre humain s'appelle le progrès. (V. Hugo.) Le progrès, c'est la réalisation de la justice. (Proudh.) L'esprit humain étant à la fois puissant et imparfait, le progrès est sa loi. (T. Delord.) C'est la philosophie, c'est la raison, c'est la liberté qui fait le progrès. (J. Simon.) Le progrès consiste à dégager sans cesse de la matière humaine ou humanisée par le travail une plus grande quantité de pensées. (E. Pelletan.) Où serait le mal que le progrès gouvernât ? N'y a-t-il pas assez longtemps que règne l'abus ?

Philos. Progrès à l'infini. Système qui considère les êtres comme formant une série infinie et rejette une cause initiale.

— Mus. Suite de la fugue, à partir du moment où toutes les parties, ayant fait leur entrée, commencent à se lier, à former un ensemble.

— Encycl. Ce mot, qui signifie marche en avant, désigne d'une façon toute spéciale, dans le langage philosophique, la marche du genre humain vers sa perfection, vers son bonheur. L'humanité est perfectible et elle va incessamment du moins bien au mieux, de l'ignorance à la science, de la barbarie à la civilisation.

A la théorie de la chute de l'homme, inventée par les philosophies anciennes pour expliquer la coexistence de Dieu et du mal dans le monde et adoptée comme base fondamentale par le dogme hébraïque et par le dogme catholique, la philosophie moderne oppose le principe tout à fait contraire de la perfectibilité indéfinie de l'espèce humaine. D'après les partisans de la chute, l'homme aurait été créé libre, bon, juste et parfait ; mais, pour avoir abusé de sa liberté, il aurait introduit dans le monde l'injustice, la méchanceté, la douleur, le mal enfin sous toutes ses formes. Ce principe entraîne de terribles conséquences. Si, en effet, un être parfait a pu déchoir, combien plus peut dégénérer encore l'être dégradé de sa perfection primitive ? Le mal ne peut qu'aller croissant, l'injustice que s'aggraver, le genre humain tomber enfin dans une dépravation générale. Il ne peut y avoir de correctif que dans le système de la rédemption ; mais c'est matière de foi inaccessible au raisonnement, et nous n'en parlerons pas.

Si le système de la perfectibilité, en soufflant sur les rêves de l'âge d'or dans le passé, prête moins à la poésie, il a par contre l'inappréciable mérite d'ouvrir à l'avenir des perspectives plus rassurantes. Il reste à examiner s'il s'accorde avec les faits. C'est à ce contrôle que ses adversaires l'attendent. Écoutez de tous les créationnistes le plus éloquent et le plus convaincu : « Il est évident que le monde, en sortant des mains de Dieu, a eu toute la perfection qu'il pouvait avoir. La solution tirée du progrès continu et universel doit être repoussée dans les chimères. Que dit la science ? Les transformations ne commencent pas à partir de ce jour ; elles devraient dater de la création ; les transformations passées devraient donc nous éclairer sur les transformations futures. Mais non ; l'histoire ni la science n'en disent mot ; pour ne parler que du corps de l'homme, rien à coup sûr ne nous autorise à dire que sa forme se soit améliorée et modifiée depuis l'origine. Nous repoussons donc sans hésiter cette ambitieuse et vaine théorie qu'on ne peut presser sans en faire sortir l'absurde. » (Jules Simon, De la Providence.)

Il faut être singulièrement entraîné par l'esprit de système ou bien étranger aux découvertes de la science moderne pour nier avec tant de hauteur et d'assurance des faits tellement vulgarisés qu'aujourd'hui personne ne les ignore. Sans doute, la science n'est point encore parvenue à remonter jusqu'à l'origine des choses pour y surprendre les premiers effets de la loi de perfectibilité ; mais ses investigations ont déjà soulevé le voile de bien des mystères. La formation et le développement graduel des formes organiques les plus simples vers les formes les plus élevées est un fait établi par les recherches de la paléontologie. Les formes inférieures apparaissent toujours les premières et c'est d'elles que partent et se développent, en se perfectionnant par une gradation toujours ascendante, les races et les individus. Nous ne saurions revenir ici sur des détails qui ont trouvé leur place ailleurs ; mais il est certain que l'homme n'échappe pas à la loi commune. Qu'était-il à l'origine, et qu'est-il devenu ? Toute la question est là, et pour peu qu'on la presse il en sortira, non pas l'absurde, mais, au triple point de vue physiologique, intellectuel et moral, le dogme scientifique et parfaitement établi de la perfectibilité indéfinie, du moins dans l'espèce humaine. Le reste nous importe peu.

La géologie évalue l'âge du genre humain à quatre-vingt ou cent mille ans, c'est-à-dire à l'âge même de la couche d'alluvion qui a pu permettre l'existence de l'homme. Les spéculations de la géologie, qui passaient pour trop hasardées, ont reçu une éclatante confirmation par la découverte de fossiles humains en Suède, en Prusse, en Belgique et en France. Il n'y a point de doute que, dans les premières périodes, l'homme ne se rapprochât beaucoup plus des types les plus élevés d'autres espèces animales que de son image perfectionnée dans les temps actuels. Les crânes d'hommes déterrés présentent des formes grossières et qui se distinguent à peine de celles des animaux. Le front est étroit et aplati. L'expression générale rappelle la brute et la physionomie des grands singes. C'est peut-être quelque échantillon de races autochthones détruites par les immigrations indo-scythiques et dont nous n'aurons jamais l'histoire. Mais, sans remonter si haut, chacun sait que la conformation du crâne de la race européenne s'est développée et perfectionnée même dans l'intervalle des temps historiques. Ce perfectionnement se remarque souvent d'une génération à la suivante. Sous l'influence de l'éducation et par l'exercice des facultés mentales, le crâne augmente de volume, le front se redresse, la physionomie s'éclaire et l'œil reflète les lueurs de l'intelligence et de la moralité. La race éthiopienne en offre de frappants exemples. Bien qu'étudiée depuis quelques siècles à peine et dans de très mauvaises conditions, au contact de la vie sociale elle à déjà changé. Les  générations affranchies depuis une cinquantained'années portentl'empreinte de la liberté. La conformation généralesubit les mêmes modifications. Les bras tendent à devenir moins longs, les mâchoires et la bou- che moins proéminentes,le front moins dé- primé. Le nègre enfin s'éloigne de plus en plus du singe pour se rapprocher des types supérieurs de  la race caucasique. Et  lors même que les transformations seraient plus lentes encore, pourquoi se permettre,sur une théorie préconçue, d'engager l'avenir? Sur cent milliers d'annéesd existence probable, le genre humain n'en a passé que  trois  ou quatre mille à l'état civilisé. Est-ce d'après une si courte période que nous pouvons juger du travail accompli dans la précédente et conclure qu'il ne s'est produit aucune amélioration depuis l'origine?

Dans le domaine de l'intelligence, la loi de perfectibilité se manifeste si visiblement que personne n'oserait la méconnaître. Les faits parlent. L'homme s'élance des ténèbres de la nuit pour s'élever graduellement à la lumière. L'intelligence s'éveille. L'esprit d'observation se révèle. La science suit ses premières conquêtes, les arts s'inventent, grossiers d'abord, puis raffinés ensuite, et chaque génération est l'héritière d'un acquis. Vous ne comparerez pas les astronomes de la Chaldée aux savants de l'Observatoire de Paris, pas plus que les anciennes galères de Carthage à nos navires à hélice. En somme, ils sont et resteront vrais les vers du poète :

Par son travail plus l'homme étend la terre,

Plus son cerveau grandit pour l'enserrer.

Appliqué à la morale, le dogme de la perfectibilité produit des résultats non moins merveilleux. Laissons les détracteurs de notre siècle crier à la décadence. Toute la morale antique, tant vantée dans les livres classiques, ne vaut pas une seule maxime de la morale chrétienne et philosophique. Qu'étaient, en somme, les institutions romaines ? La barbarie et la violence codifiées. Les vertus de Rome, courage, dissimulation, prudence, discipline, dévouement absolu à la communauté, sont les vertus communes aux brigands et aux flibustiers. Le patriotisme même y revêt un aspect farouche où on ne lit que la cupidité insatiable, la haine de l'étranger et l'absence complète du doux et humain sentiment de la pitié. Promener sur le monde la torche et l'épée, exterminer des peuples entiers, vouer les prisonniers de guerre à la torture ou à l'esclavage, enchaîner les femmes, les enfants et les vieillards aux chars de triomphe, c'était la gloire, c'était la vertu ! Et nos propres ancêtres valaient-ils beaucoup mieux ?

Non, l'humanité n'est pas condamnée à la décadence. Un peuple, une civilisation même peut périr ; mais de ses débris naissent des nations mieux organisées politiquement et moralement. L'homme s'achemine lentement vers la justice et les notions de celle-ci, lentement acquises, s'inscrivent peu après, lettre à lettre, dans le code des relations privées et dans le droit des gens. L'homme est devenu sacré à l'homme et, dans son semblable, il respecte sa propre dignité. Le genre humain tend à ne constituer qu'une grande famille, idéal de perfection que poursuivent même à leur insu, l'épée à la main, les peuples civilisés lorsqu'ils envahissent des contrées plus étrangères à la vie sociale. Le Monde marche, c'est le titre même qu'un auteur contemporain, M. Eug. Pelletan, donne à un ouvrage qui est une apologie de la doctrine du progrès ; et tel est, en effet, le progrès : le monde en marche vers le bien.

 

Cette idée, que l’humanité devient de jour en jour meilleure et plus heureuse, est particulièrement chère à notre siècle. La foi à la loi du progrès est la vraie foi de notre âge. C’est là une croyance qui trouve peu d’incrédules. On parle souvent des croyances universelles du genre humain ; s’il en existe, celle-là en est une : c’est du moins une des plus générales. Et cependant, c’est une des plus récentes. On l’a vue, en quelque sorte, naître et grandir.

Jusqu’au XVIIe siècle, l’humanité crut, au contraire, à une loi de décadence. Sortie parfaite des mains de Dieu, elle était tombée de cette perfection première et avait entraîné l’univers dans sa chute. À mesure qu’on remonte vers le passé, on la trouve plus voisine de son excellence originaire, et c’est sur la bouche de ses plus antiques enfants qu’il faut recueillir les paroles de la sagesse. Son premier âge fut l’âge d’or, auquel succéda l’âge d’argent ; celui-ci fut suivi de l’âge d’airain, qui à son tour fit place à l’âge de fer. Les Romains s’en référaient toujours à leurs ancêtres : Majoribus placuit ; « il a plu aux anciens, nos aînés ont jugé bon » ; c’était pour eux la raison souveraine. « Nos pères en savaient plus long que nous », disent encore, en hochant la tête, quelques vieillards attardés.

Cette pensée se lit sous mille formes dans les ouvrages latins et grecs, dans une foule d’ouvrages français inspirés par la tradition classique ou par la religion chrétienne. La doctrine de la décadence continue se lie par un rapport si intime avec le dogme de la chute ! Comme les païens avaient cru à un âge d’or à l’origine de l’homme, les chrétiens croient à un paradis terrestre, d’où l’homme, être encore nouveau sur la terre, fut chassé, non sans retours ; car les bons jouiront, après la résurrection de la chair, d’un paradis terrestre plus délicieux même que ce premier jardin de délices, et la même foi qui place au commencement des temps le paradis perdu place à la fin des temps, mais seulement pour les saints, le paradis reconquis. D’autres religions, plus mystiques encore que le christianisme, ont fait de l’apparition de l’homme sur la terre, ou plutôt de son union avec la grossière matière d’un corps terrestre, la suite du péché et le commencement de la déchéance : ce n’est pas dans le paradis terrestre, c’est dans le ciel même, dans un monde incorruptible et supérieur à toutes les choses d’ici-bas, qu’il passa son âge d’or. L’Inde, la Perse, la Judée, la Grèce, l’école gnostique, les différentes écoles d’Alexandrie, tous les anciens furent plus ou moins atteints de cette doctrine ; la doctrine platonicienne de la réminiscence et le dogme oriental de l’émanation n’en sont que des formes.

 

L'homme a un idéal qu'il s'efforce de réaliser : un idéal de justice, de dignité, de charité, d'amour ; un idéal de science ; un idéal de puissance sur la nature. Qu'il mette cet idéal derrière lui ou qu'il le voie devant lui, dès qu'il fait effort pour le réaliser, par là même il devient meilleur. Du temps que l'on croyait à la décadence du genre humain, on croyait aussi qu'il était possible aux hommes, aux individus, d'échapper à cette décadence ; celui qui, les yeux reportés en arrière, vers l'idéal du paradis terrestre, ou de l'âge d'or, ou du ciel perdu, selon ce mot célèbre d'un de nos grands poètes :

L'homme est un Dieu tombé qui se souvient des cieux,

celui qui, regardant ainsi le passé le plus reculé de l'humanité, s'efforçait de se perfectionner et de réaliser en soi quelque bien, faisait un progrès ou croyait le faire. La différence entre deux doctrines qui, tout d'abord, semblent être la contradiction l'une de l'autre, c'est que l'une n'admettait le progrès que comme accident et dans l'individu, tandis que l'autre l'admet comme l'essence, comme la loi de la société, de l'humanité, du monde entier peut-être. L'une et l'autre reconnaissent, d'ailleurs, le caractère perfectible de l'homme ; pour l'une comme pour l'autre, le progrès est de se perfectionner, c'est-à-dire de s'approcher sans cesse d'un but idéal.

« L'âge d'or, qu'une aveugle tradition a placé jusqu'ici dans le passé, est devant nous. » Cette parole fameuse est l'expression d'un grand changement survenu dans la croyance générale. Un jour, on s'aperçut que ce but idéal n'est pas un but vers lequel il faut revenir, mais auquel il faut aller. Quand s'avisa-t-on de s'apercevoir d'une vérité qui semble aujourd'hui si simple ? Quand l'histoire de l'homme, embrassant un temps assez long, eut montré l'accroissement de sagesse et de bonheur, l'amélioration générale, dans la proportion inverse de ce qu'on avait cru d'abord. Il est dans l'ordre de la nature que les enfants écoutent la sagesse de leurs parents ; on en avait conclu trop vite qu'il fallait écouter de même la sagesse des anciens ; mais enfin on ne put faire autrement que de voir, un beau jour, que les nouveaux avaient acquis de nouvelles connaissances qui, ajoutées à celles des anciens, augmentaient le total de la science humaine.

C'est d'abord, vers cette considération, que le commencement du XVIIe siècle, l'idée d'un progrès général entra dans les esprits. Bacon donne à l'un de ses principaux ouvrages ce titre, qui était une nouveauté bien remarquable : Du progrès et de l'avancement des sciences divines et humaines. Descartes, parlant, dans son Discours de la méthode (6e partie), des découvertes qu'il a faites en physique : « Elles m'ont fait voir, dit-il, qu'il est possible de parvenir à des connaissances fort utiles à la vie, et qu'au lieu de cette philosophie spéculative qu'on enseigne dans les écoles, on en peut trouver une pratique, par laquelle, connaissant la force et les actions du feu, de l'eau, de l'air, des astres, des cieux et de tous les autres corps qui nous environnent, aussi distinctement que nous connaissons les divers métiers de nos artisans, nous les pourrions employer en même façon à tous les usages auxquels ils sont propres, et ainsi nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature. » Et Descartes, plus loin, dit encore « qu'on se pourrait exempter d'une infinité de maladies tant du corps que de l'esprit, et même aussi peut-être de l'affaiblissement de la vieillesse, si on avait assez de connaissance de leurs causes et de tous les remèdes dont la nature nous a pourvus. »

Quelle foi dans l'avenir respirent ces lignes, qui durent paraître, quand Descartes les publiait, d'une étrange audace ! C'est bien le progrès, sinon le mot. Le mot est dans Pascal. Nul n'ignore cet admirable passage de la préface du Traité du vide, où il est dit que « non-seulement chacun des hommes s'avance de jour en jour dans les sciences, mais que tous les hommes ensemble y font un continuel progrès, à mesure que l'univers vieillit, parce que la même chose arrive dans la succession des hommes que dans les âges différents d'un particulier ; de sorte que toute la suite des hommes, pendant le cours de tant de siècles, doit être considérée comme un même homme qui subsiste toujours et qui apprend continuellement. D'où l'on voit avec combien d'injustice nous respectons l'antiquité dans les philosophes ; car, comme la vieillesse est l'âge le plus distant de l'enfance, qui ne voit que la vieillesse de cet homme universel ne doit pas être cherchée dans les temps proches de sa naissance, mais dans ceux qui en sont le plus éloignés ? » Voilà l'homme universel, semblable à un particulier, qui naît, croît, devient de jour en jour plus grand, plus fort, plus instruit et plus sage ; nos pères sont les enfants, et c'est nous qui sommes les vieillards. Le progrès n'est pas seulement dans l'individu, mais il est encore, et par suite, dans le genre humain. Il est la loi même de l'espèce.

Toutefois, il ne s'agit jusqu'ici que du progrès dans les sciences. Partout ailleurs on fait des réserves. En matière de théologie, dit Malebranche, on doit aimer l'antiquité, parce qu'on doit aimer la vérité et que la vérité se trouve dans l'antiquité ; il faut que toute curiosité cesse lorsqu'on tient une fois la vérité ; mais, en matière de philosophie, on doit, au contraire, aimer la nouveauté, par la même raison qu'il faut toujours aimer la vérité, qu'il faut la chercher et qu'il faut avoir sans cesse de la curiosité pour elle. Si l'on croyait qu'Aristote et Platon fussent infaillibles, il ne faudrait peut-être s'appliquer qu'à les entendre ; mais la raison ne permet pas qu'on le croie. La raison veut, au contraire, que nous les jugions plus ignorants que les nouveaux philosophes, puisque, dans le même temps où nous vivons, le monde est plus vieux de deux mille ans et qu'il a plus d'expérience que dans le temps d'Aristote et de Platon, comme on l'a déjà dit, et que les nouveaux philosophes peuvent savoir toutes les vérités que les anciens nous ont laissées et en trouver encore plusieurs autres. »

On le voit, c'est la pensée de Pascal répétée, avec les mêmes raisons à l'appui, dans un langage moins souverain, mais bien élégant et bien ferme. C'est la pensée de ce que le XVIIe siècle a eu de plus éminent et de plus illustre en philosophie. Bientôt Leibniz l'agrandit et étend cette loi du progrès, qu'il met à la suite de sa loi de continuité, à toutes les qualités des êtres et à tous les êtres de l'univers. L'univers, pour lui, se compose de monades, substances simples, impérissables, essentiellement actives, appelées à se développer, à se perfectionner sans fin. Les âmes raisonnables, telles que les âmes humaines, sont, comme toutes les autres substances, des monades, mais parvenues à un plus haut degré. Elles n'ont pas toujours été ce qu'elles sont, et elles seront plus. D'abord dépourvues de sentiment et de conscience, elles ont passé à l'état d'âmes sensitives, d'où elles se sont élevées à la dignité d'âmes raisonnables, pour monter, sans dépouiller leur nature morale, qui, une fois acquise, ne peut plus se perdre, plus haut encore, toujours, toujours plus haut.

 

Le XVIIIe siècle, peu préoccupé de métaphysique, ne s’inquiéta pas du progrès hors du genre humain ; mais il crut au progrès en tout ce qui est de l’homme. Ce fut aussi le siècle qui s’intéressa le plus à l’idée de l’humanité comme une religion, la religion moderne, peut-être. Au siècle précédent, tandis qu’on avait puissamment affirmé le progrès dans les sciences, on avait sans succès essayé de l’affirmer aussi dans la poésie, dans les lettres, dans les arts ; mais, quand s’était agitée cette fameuse querelle des anciens et des modernes, où prirent part tous les beaux esprits du temps, on avait vu se mettre dans le camp des anciens ceux-là même dont les ouvrages auraient pu donner raison à leurs adversaires.

Au XVIIIe siècle même, on n’osa pas croire encore, précisément, au progrès des lettres et des arts ; mais on crut, sauf peut-être cette unique réserve, au progrès de tout le reste : sciences, croyances, industrie, mœurs, civilisation, bien-être. Sous l’action de l’école philosophique qui bat en brèche tous les préjugés, la société marche d’un pas rapide vers la réalisation de réformes éclatantes. Quelques-uns interrogent l’histoire pour se rendre compte de l’évolution de l’humanité. Quelques-uns ne se font point une idée nette du progrès. Vico, par exemple, croit que l’humanité tourne incessamment dans un cercle, qu’elle marche toujours, mais qu’elle reproduit constamment à chaque étape les scènes de sa vie antérieure ; Herder, malgré la profondeur de quelques-unes de ses vues, n’est pas plus heureux lorsqu’il admet que les nations subissent une sorte de fatalisme géographique.

Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle et au commencement du XIXe apparaissent d’ardents propagateurs de la doctrine du progrès, notamment Price et Priestley, en Angleterre ; Kant, Lessing, Schiller, Goethe, en Allemagne ; Fontenelle, Turgot, Condorcet, Fourier, Saint-Simon, en France. Goethe émit cette idée ingénieuse : l’humanité suit une spirale qui tourne toujours sur elle-même, mais en s’élargissant sans cesse. Turgot considère l’esprit humain comme le principe et l’instrument de tout progrès. Le monde a été livré à l’homme pour que celui-ci y travaille à l’aide de sa liberté et de sa raison. « Ainsi que les tempêtes qui ont agité les flots de la mer, dit-il, les maux inséparables des révolutions disparaissent ; le bien reste et l’humanité se perfectionne. » Selon lui, les erreurs anciennes finiront par s’anéantir et toutes les vérités utiles finiront par être connues et adoptées. Descartes avait rêvé qu’on arriverait peut-être à supprimer la vieillesse. Condorcet, poussé par sa foi ardente aux merveilles du progrès, en arriva, dans son Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain, à admettre la possibilité de prolonger indéfiniment la vie humaine, ce qui n’est qu’une pure chimère.

De notre temps, si l’on en excepte des esprits chagrins ou aveugles, absolument ignorants de l’histoire ou qui rêvent d’impossibles retours vers un passé définitivement enterré, la croyance universelle est que le progrès est la loi même de la marche du genre humain. Cette idée a préoccupé un grand nombre d’esprits avides du mieux. Quelques-uns ont cherché à hâter le progrès en proposant d’introduire dans la société des transformations plus ou moins radicales, plus ou moins chimériques ; d’autres ont essayé de formuler la doctrine ; d’autres enfin se sont bornés à affirmer le progrès par le progrès lui-même, par son évidence éclatante, comme Lamennais, Béranger, Guizot, Michelet, Hugo, etc.

 

Quelle idée doit-on se faire du progrès ? Voici en quels termes M. Vacherot répond à cette question : « La chute des empires, la dissolution des sociétés, la décadence et la ruine des civilisations, l’invasion de la barbarie, les révolutions qui brisent violemment la tradition, les restaurations qui la ressuscitent, le flambeau des lettres, des sciences et des arts qui s’éteint à l’Orient pour se rallumer en Occident, les incertitudes, les variations, les déviations, les brusques élans vers l’avenir, suivis d’étranges retours vers le passé, tous ces incidents et bien d’autres contredisent victorieusement la théorie d’un progrès continu, uniforme, inflexible, géométrique. Le vrai symbole du progrès de l’humanité, c’est le développement organique d’un être vivant, non pas d’une vie éphémère et qui passe par toutes les phases de la nature mortelle, mais d’une vie éternelle et inépuisable, qui survit à toutes les formes, remplace perpétuellement les organes vieillis par des organes nouveaux, supérieurs en force et en vitalité, et qui, toujours plus complet, plus beau, plus riche, s’élevant de formes en formes, d’organisations en organisations, se rapproche de plus en plus de son type absolu sans pouvoir y atteindre. »

Cette idée générale du progrès dans l’humanité nous semble à peu près exacte. Mais ici une question se présente : quelle est la condition du progrès humain ? quel en est l’instrument ? C’est, nous répond Michelet dans son Introduction à l’histoire universelle, le développement de la liberté ; et il nous montre l’homme, au berceau de l’humanité, asservi aux forces aveugles de la nature, écrasé par elles, se redressant peu à peu, luttant contre elles, s’en rendant maître par de longs efforts et dégageant lentement sa liberté au milieu de la lutte. Il trace à grands traits la marche de la civilisation à travers l’Inde, l’Égypte, la Judée, la Grèce, le monde romain, et fait voir que chaque étape est un progrès. Les forces de l’intelligence se substituent aux forces de la matière ; l’homme devient plus libre et l’antique fatalité fait peser moins lourdement son joug sur l’humanité.

La liberté, telle est, en effet, l’instrument fondamental du progrès ; mais à cet instrument il faut en joindre un autre, qui est son tout-puissant auxiliaire : la science. En effet, si c’est par la liberté que l’homme arrive au complet développement de ses facultés, à la compréhension de la nécessité de la liberté pour les autres et par suite à la réalisation de l’idée de justice, c’est par la science qu’il arrive à se débarrasser des préjugés, des entraves de toutes sortes, qu’il dompte la nature, qu’il est conduit à l’idée du vrai. Liberté et science, tels sont les deux termes de tout progrès. Il suffit d’ouvrir l’histoire pour comprendre pourquoi certains peuples, après avoir jeté un vif éclat, se sont affaissés en quelque sorte sur eux-mêmes et sont tombés dans une profonde décadence : c’est qu’ils n’avaient plus en eux cette double lumière qui éclaire et pousse en avant.

Si nous prenons l’homme individuellement, nous voyons, ainsi que nous l’avons dit au début de cet article, qu’il s’est amélioré même physiquement ; qu’il y a une distance énorme entre l’homme des premiers âges, ou bien encore entre le sauvage habitant de certaines îles de l’Océanie, et l’homme qui vit en pleine civilisation, dans un centre où l’action du progrès se fait vivement sentir. Il est incontestable qu’avec le temps la forme du crâne, siège de la pensée, s’améliore. Au point de vue intellectuel, il est certain que le niveau général s’élève avec le développement de la civilisation, que les connaissances de tous s’accroissent, que toute découverte qui passe du monde des idées dans celui des faits exerce son action sur les individus mêmes qui ne peuvent s’en rendre compte d’une manière scientifique. Qu’il n’y ait pas aujourd’hui plus d’hommes de génie qu’autrefois, c’est possible ; mais les supériorités éclatantes ne sont que des exceptions. Il suffit de savoir qu’il y a aujourd’hui beaucoup plus de connaissances acquises qu’autrefois, qu’un modeste savant de nos jours en sait plus qu’Aristote, pour comprendre que le progrès n’est pas un vain mot. Il est, du reste, essentiellement dans la nature de l’homme d’accroître ses connaissances.

Au point de vue moral, on peut également dire que l’homme est en progrès. Il est évident qu’aujourd’hui comme autrefois il est des individus chez qui le sens moral est obtus, de même qu’il en est chez qui l’intelligence est obtuse ou dépourvue de toute culture ; l’homme, pris individuellement, peut s’ennoblir ou se dégrader, s’élever ou descendre ; mais on ne saurait nier l’action moralisatrice qui résulte de l’élévation du niveau intellectuel sur la moralité humaine et sur les rapports sociaux. On ne saurait nier qu’à mesure que l’ignorance perdra du terrain, que la science se vulgarisera, que les idées de liberté et de justice passeront de la théorie dans les faits, on verra s’accroître la moralité individuelle.

Si de l’homme, pris individuellement, on passe à la société, à l’humanité considérée comme groupe collectif, il est indubitable qu’elle a fait des pas immenses depuis l’époque de sa primitive barbarie. Le progrès social est formé de tous les progrès individuels recueillis par l’expérience et, grâce à ce double levier de la liberté et de la science, s’appuyant l’une sur l’autre, une ère de progrès nouveaux, dont on ne saurait assigner la limite, s’ouvre devant l’humanité. Malgré tant d’entraves sans cesse accumulées devant elle, la liberté de l’homme, affirmée par la Révolution française, prouve sa véritable puissance dans tous les États civilisés. Grâce à elle, le pouvoir absolu, qui menait les peuples en laisse, a disparu presque partout en Europe ; grâce à elle, le droit divin s’est évanoui devant le droit populaire, et il n’est guère de chef d’État en Europe qui ne déclare lui-même s’appuyer sur des institutions libres. Malgré des déviations, des retours éphémères vers le despotisme, toutes les idées engendrées par l’affirmation de la liberté se sont implantées avec une telle vigueur qu’on ne saurait les déraciner aujourd’hui.

Si le progrès dans l’ordre politique est manifeste, le progrès fait par les sciences est tout à fait éclatant. Nous n’avons pas à énumérer ces innombrables découvertes, ces applications merveilleuses qui permettent à l’homme de substituer à ses propres efforts le service gratuit des éléments et des forces qui résident en eux et d’accroître indéfiniment son bien-être. La vapeur, le chemin de fer, le télégraphe électrique, l’emploi de machines pour les travaux les plus pénibles et les plus monotones, etc., ont fait faire des progrès considérables au commerce, à l’industrie ; mais l’action de la science ne s’est point arrêtée à ces progrès matériels, car tous les progrès se tiennent. « C’est au développement de la science, dit M. Block, qu’on juge le plus sûrement de l’avancement moral d’une société. Cet effet est obtenu, d’une part, par l’accroissement de notre savoir qui détruit une foule d’erreurs ; de l’autre, par l’exercice de l’art d’observer. La rigueur que nous employons dans les observations astronomiques, physiques, physiologiques, nous l’appliquons à la psychologie, à la société, aux choses morales et politiques. Le progrès des sentiments dépend en une certaine mesure de l’avancement des sciences. Les sciences, en élevant le niveau intellectuel, débarrassent l’homme des passions les plus basses, les plus viles, et c’est déjà beaucoup. Une société d’hommes meilleurs est nécessairement meilleure ; l’État qu’ils organisent est plus parfait. Sans doute les passions ne disparaissent pas, mais elles sont moins brutales, on les contient davantage. Vulgariser la science dans les masses, en bannir l’ignorance, tel est aujourd’hui le progrès qui s’impose le plus impérieusement et que doit réaliser l’avenir. »

Une autre preuve du progrès qui s’accomplit dans la marche de l’humanité, c’est la tendance de plus en plus manifeste des peuples, si longtemps hostiles les uns envers les autres, séparés par des barrières de préjugés et de haine, à se rapprocher par la réconciliation, par une communauté d’idées générales et d’intérêts matériels, par l’idée supérieure de la justice devant régler les rapports de nation à nation. Déjà l’Europe ne forme plus qu’une vaste fédération ; l’esclavage a disparu de tous les pays civilisés ; l’égalité civile est à la veille de triompher partout. En même temps que l’idée de la justice fait triompher peu à peu tous les droits, le sentiment de l’humanité adoucit toutes les peines.

De toutes les branches de l’activité humaine, celles qui paraissent être le plus réfractaires au progrès sont les lettres, la poésie et les arts. On peut affirmer néanmoins que les historiens modernes, par l’exactitude du récit et par l’étendue des vues, sont de beaucoup supérieurs aux meilleurs historiens de l’antiquité. Notre temps a produit des formes littéraires nouvelles, le drame, le roman, et fait du journal un admirable engin intellectuel. Quelques-uns des poètes modernes peuvent aller de pair avec les plus grands de tous les âges. Admettons que, de notre temps, l’architecture, la sculpture, la peinture, la poésie même, si l’on veut, soient inférieures à ce qu’elles étaient dans l’antiquité et à l’époque de la Renaissance : ne pourrait-on pas dire que les mêmes arts, servant à exprimer un degré plus élevé de pensée et d’âme, sont par là même supérieurs ? « Sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques », écrivait André Chénier.

Tous les progrès sont solidaires. Il y en a tant d’accomplis dans l’industrie, dans le bien-être, dans la science, dans les institutions, les lois, les mœurs, dans le sentiment public de la justice, en tout ce qui est de l’âme comme en ce qui est du corps, que nous devons tenir pour la véritable foi cette foi au progrès qui soutient notre marche. Croyons au progrès, sans le scinder ; au progrès un, dans lequel tous les progrès se tiennent. C’est la foi de notre âge, et c’est la bonne. En 1848, M. Louis Blanc proposa au gouvernement provisoire la création d’un ministère du progrès, mais ne put faire adopter cette innovation à ses collègues, qui ne comprenaient pas bien quelles pourraient être les attributions d’un tel ministère, qu’ils craignaient en outre de voir se transformer en une dictature personnelle. V. BLANC (Louis).