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« Le "Jugement Dernier", ne peut, ne pourra se faire, QUE sur les paroles dites en tous les temps par les hommes et les responsables des diffusions qui ont conditionné le monde, au TEST du Testament du Christ qui l'a ré-digé au commencement pour qu'en Fin il s'ouvrit et con-Fonde toute la Dispersion, cette "Diaspora" "tra-issante" ou trahissante à travers l'Ordre Divin de Rassemblement. Qui, quelle religion, quelle académie, quelle initiation, s'est voulue assez large de coeur et d'esprit pour rassembler toutes les brebis égarées de la Maison d'Israël, c'est-à-dire, non pas le pays des juifs, mais la Maison de Dieu qu'est le Verbe par TOUT : IS-RA-EL : "l'Intelligence-Royale-de Dieu", contre laquelle l'homme doit "lutter", "l'emporter" (de la racine hébraïque sârôh), ce qu'est en vérité l'antique Iswara-El, cette "Agartha" invisible, enfouie dans les profondeurs de la "Terre", c'est-à-dire de l'Homme, dans ses ténèbres. »

André Bouguénec, Entretien avec l'homme, article Qui est Judas ?

 

 

 

Raymond Lulle, alchimiste, grand missionnaire, martyr de l'Islam - Encyclopédie théologique de l'Abbé Migne

LULLE (RAYMOND), l'un des maîtres le plus souvent cité de la philosophie hermétique, est l'un des savants les moins connus du moyen âge. Nous emprunterons ce que nous allons en dire à un travail très remarquable de M. E.-J. Delécluze.

« Raymond Lulle, dit-il, fut le dernier des grands chimistes du treizième siècle qui étudia la science avec bonne foi et désintéressement. A compter de 1330 à peu près, les dupes et les fripons commencèrent à se mêler de la transmutation des métaux, les uns dans l'espérance de produire de l'or, les autres pour faire accroire qu'ils possédaient le secret du grand œuvre, et bientôt l'alchimie devint à la mode dans toutes les classes de la société. Cependant l'engouement général cessa peu à peu, et la chimie, qu'Arnaud de Villeneuve et Raymond Lulle avaient lancée dans une si bonne voie, ne fit plus de progrès jusqu'au commencement du XVIIème siècle. Entre Raymond Lulle et Bernard Palissy, cette science resta à peu près stationnaire...

Raymond Lutte naquit à Palma, capitale de l'île Majorque. Lorsqu'en 1231 le roi d'Aragon Jean ou Jayme Ier assembla les Cortès et fit connaître à ses vassaux le dessein qu'il avait de chasser les Maures de l'île de Majorque, un certain Raymond Lulle, père du chimiste, du docteur illuminé, qui nous occupe, se présenta pour faire partie de cette expédition, pendant laquelle il se distingua en effet par sa bravoure. Après la conquête et l'expulsion des Maures, Jean d'Aragon fit la vente des terres. Raymond Lulle en acheta une assez grande quantité et s'y établit. Revêtu d'emplois honorables et lucratifs, il ne tarda pas à se créer des revenus considérables, ce qui l'engagea à faire venir d'Espagne sa femme, dont la couche avait été jusque-là stérile, et dont il eut un fils en 1235.

« L'éducation de cet enfant se ressentit de la position où se trouvaient son père et toute sa famille. Quoique spirituel et fort intelligent, il apprit peu de choses, et céda de bonne heure à toutes les fantaisies et aux désordres que pouvait se permettre impunément le fils d'un des conquérants de l'Ile, à qui des dépenses folles ne coûtaient rien. Cette vie oisive et désordonnée inspira des inquiétudes à son père, qui lui fit contracter un mariage brillant dans l'espoir de l'amener à une conduite plus régulière. Le jeune Raymond, qui, en raison des services rendus à Jean d'Aragon par son père, avait été fait sénéchal de l'île et majordome du roi, épousa une noble et riche héritière, nommée Catherine Labots, dont il eut trois enfants, deux fils et une fille. Malheureusement les soins de la famille n'apportèrent aucun changement dans la conduite de Raymond Lulle, et il n'en passait pas moins son temps à dissiper une partie de sa fortune en bals, en fêtes et en banquets.
« Converti (à la suite d'une vision qui le frappa dans son sommeil), il se sépara de sa femme et de ses enfants ; après avoir disposé d'une partie de ses biens pour l'entretien de sa famille, il en distribua le reste aux pauvres, et prit le parti de renoncer au monde. Ce grand événement dans la vie de Raymond Lulle eut lieu en 1267, lorsqu'il avait atteint sa trente-deuxième année.

« Près des maisons élégantes dans lesquelles il avait mené jusque-là sa vie dissipée, était la montagne de Randa, dont il avait conservé la propriété, et au sommet de laquelle il se proposait de se retirer ; mais, avant de se livrer à la retraite et à la pénitence, il fit d'abord un pèlerinage à Saint Jacques de Compostelle en Galice. A son retour, et lorsqu'il se retira effectivement sur le mont Randa, vêtu de l'habit des frères mineurs, et abrité seulement par une cabane qu'il avait construite lui-même, toute la ville de Majorque, sans en excepter les personnes de sa famille, jugea qu'il était devenu fou, et l'on ne fit bientôt plus guère attention à son nouveau genre de vie, auquel il se conforma rigoureusement pendant neuf ans.

« Quoique dans cette retraite il eût de fréquentes visions et qu'une bonne partie de son temps fût consacrée à des devoirs religieux et à des actes de pénitence, cependant c'est du fond de cette cellule de Randa que Raymond forma le projet de travailler activement à la conversion des infidèles, et surtout des sectateurs de Mahomet ; c'est alors qu'il commença à se livrer aux études grammaticales et scientifiques qu'il regardait comme indispensables à l'accomplissement de son vaste et hardi projet. En lisant les livres des Arabes, les seuls où l'on puisât alors la plupart des connaissances scientifiques sur tous les sujets, Raymond Lulle se familiarisa avec leur idiome, et acquit une érudition immense qui prépara son esprit à s'occuper de toutes les matières, et le disposa à embrasser l'ensemble des connaissances que l'homme peut acquérir.

« Après neuf ans de retraite et d'études, Raymond Lulle, sentant sa foi religieuse et ses connaissances scientifiques solidement affermies, crut qu'il était temps de se rendre agréable à Dieu et utile au monde en cherchant à mettre en pratique tout ce qu'il avait appris, tout ce qu'il avait conçu. Son idée dominante, comme celle de tous les hommes distingués de cette époque, était de convertir les infidèles, de réfuter et de détruire les principes de l'Alcoran, et de répandre la foi chrétienne en opposant les vérités théologiques, soutenues par la démonstration scientifique, aux erreurs des enfants de Mahomet.

« Il est vraisemblable que, pendant les neuf années qu'il passa sur la montagne de Randa, il s'était déjà livré à la composition de plusieurs ouvrages importants, puisque après avoir fait un court séjour à Montpellier, il vint à l'âge de trente-neuf ans, à Paris, où il publia différents traités de philosophie, de médecine, d'astronomie et d'autres sciences....
« Raymond Lulle, dans sa cinquante-septième année, avait atteint un âge où le corps et l'esprit de la plupart des hommes deviennent ordinairement paresseux et stériles. Cependant, grâce à l'énergie de son âme, et, il faut bien le supposer, à la force de son tempérament, ce ne fut qu'à dater de cette époque qu'il entra réellement dans la double carrière de missionnaire et de savant qu'il parcourut toujours avec tant de courage, et souvent avec supériorité.

« Gênes paraît avoir été pour lui le point central de ses opérations et de ses voyages. En quittant Tunis, il revint dans cette ville, d'où, après quelques mois de repos employés à perfectionner sa méthode, il partit pour Naples et y enseigna publiquement sa nouvelle introduction aux sciences, autre forme de son grand art.

« Cette époque (1263) fut marquée par un événement très important dans la vie scientifique de Raymond Lulle. A Naples, où il n'était venu que dans l'intention de répandre ses doctrines, il retrouva un homme fort célèbre, avec lequel il avait eu déjà des relations à Montpellier et à Paris, Arnaud de Villeneuve, le plus savant chimiste de ce temps. Il s'en fallait bien que Raymond Lulle fût précisément étranger à l'art de la transmutation des métaux : en lisant les auteurs arabes dans sa solitude de Randa, il avait nécessairement acquis des connaissances théoriques sur cette matière ; mais il lui manquait la pratique, il n'était pas encore artiste, lorsqu'en se trouvant avec Arnaud de Villeneuve à Naples, il prit goût à cette science, se lia d'amitié avec le savant chimiste, reçut de lui des conseils, et même, à ce que l'on dit, le secret de la transmutation des métaux et l'art de faire de l'or. Quelles que soient l'importance et la réalité de ces prodigieuses confidences, le résultat des entretiens scientifiques d'Arnaud de Villeneuve avec Raymond Lulle à Naples fut que le missionnaire devint aussi habile chimiste que son maître.

« On n'a sans doute pas oublié la distinction que j'ai établie en commençant entre les alchimistes et les chimistes. Raymond Lulle était de ces derniers, et sans m'engager ici dans une histoire de la science hermétique, je dois cependant, pour faire connaître le rang que notre missionnaire y occupe, indiquer les noms et les travaux des hommes les plus distingués qui l'ont précédé dans les études chimiques depuis le VIIIème siècle.

« Cette science, déjà connue dans l'antiquité, fut transmise aux Européens par les Arabes. Le plus ancien chimiste de cette nation, parmi les véritables savants, est Geber, qui vivait vers l'an 730 de notre ère. Il reste de lui un assez grand nombre d'ouvrages, dont les plus importants sont : 1° Somme de la perfection du grand oeuvre, Summa perfectionis magisterii ; 2° Livres de la recherche du grand oeuvre, Libri investigationis magisterii ; 3° enfin le Testament de Geber, philosophe et roi de l'Inde, Testamentum Gebri philosophi et Indice regis. Le premier ouvrage traite de l'essence, des espèces diverses, de la sublimation et calcination des minéraux, des préparations qu'on peut leur faire subir et de l'emploi de ces corps dans les opérations chimiques. Le second donne une suite de recettes pour obtenir les sels de toutes les substances minérales qui en contiennent ou en produisent. Le troisième traite encore des sels, mais plus particulièrement de la calcination des métaux (1).

« Rhazès, médecin, chirurgien et anatomiste, arabe de naissance, mort en 922 de notre ère, tient encore une place éminente parmi les chimistes de son pays et de son temps. Il passe pour être le premier qui ait fait mention de l'eau-de-vie, arak. Son livre intitulé : Préparation du sel ammoniac, est cité par les savants comme une œuvre très remarquable ; et dans le cours de ses traités sur la médecine, on peut acquérir la conviction que ce célèbre praticien avait fait de fréquentes applications de ses connaissances chimiques à la pharmacologie. La nature de ses études l'avait également conduit à s'occuper de la transmutation des métaux.

« Vient ensuite, mais près de deux siècles plus tard, Albert le Grand, issu d'une très noble famille, et né à Lawingen, dans le duché de Neubourg, en Souabe, l'an 1193. Dès l'âge de vingt-deux ans, il était entré dans l'ordre des dominicains ; sa piété et sa vertu le firent nommer évêque de Ratisbonne en 1260. Cet homme, dont les traditions populaires ont fait jusqu'à nos jours une espèce de thaumaturge et de sorcier, fut remarquable au contraire par la profondeur de sa science et le calme de sa raison. Conformément à la disposition de tous les esprits élevés de son temps, il s'appliqua aux études encyclopédiques, et ne négligea pas la transmutation des métaux. Cependant son principal ouvrage : Des minéraux et des substances minérales (De Mineralibus et rebus metallicis), forme un traité dans lequel le savant expose et discute les opinions des chimistes de l'antiquité et de l'école arabe avec une précision de critique et un calme scientifique qui ne justifient guère les légendes absurdes recueillies par ses biographes. Loin de se donner comme ayant des ressources surnaturelles et pour un inventeur de secrets, Albert le Grand, guidé par l'observation et esclave des expériences qu'il avait eu souvent l'occasion de faire dans son pays si riche en mines, fut au contraire un savant plein de discrétion et de prudence, un philosophe vraiment sage. Sa piété, d'ailleurs, comme celle qui anima Roger Bacon et Raymond Lulle, lui faisait voir dans l'étude des sciences physiques un moyen d'affermir les bases sur lesquelles devait reposer la théologie, et une occasion d'augmenter et de perfectionner les armes intellectuelles destinées à combattre et à détruire les erreurs de Mahomet.

« C'est donc sans étonnement que l'on doit voir le nom de saint Thomas d'Aquin adjoint à celui du chimiste Albert le Grand, dont il devint l'élève favori, lorsqu'il lui fut confié à Cologne par Jean le Teutonique, quatrième général de l'ordre des dominicains. Sous ce maître, Thomas apprit non seulement la théologie, mais parcourut le cercle des sciences, et se garda bien d'omettre la chimie.

« Roger Bacon, le moine anglais, contemporain d'Albert, de Thomas et de Raymond Lulle, suivit la même direction qu'eux, et au nombre de ses écrits, tous destinés à consolider la théologie et à combattre les doctrines mahométanes, se trouve un traité de chimie, Speculum alchemiae (2).

« Alain, natif de l'Isle, dans les Pays-Bas, moine de Clairvaux et évêque d'Auxerre en 1151, surnommé le docteur universel, à cause de la variété dû ses connaissances, cultiva également la chimie et s'occupa de la transmutation des métaux dans des intentions pieuses.

« Un seul homme en ce temps semble s'être écarté du principe exclusivement religieux qui servit de règle à tous les autres savants. Arnaud de Villeneuve, né en Provence, mérita plus d'une fois les censures de l'Eglise, et risqua même d'être frappé de ses foudres.

« Le peu de détails que l'on ait sur les relations scientifiques qui s'établirent entre ces deux hommes, se trouvent épars dans les écrits de Raymond Lulle. Il dit, par exemple, dans celui de ses livres intitulé : Mon Codicille: « Je crus témérairement qu'il me serait possible de pénétrer cette science (la chimie) sans le secours de personne, jusqu'au jour où Arnaud de Villeneuve, mon maître, me la fit connaitre en me prodiguant tous les trésors de son esprit. » Dans le livre des Expériences, on trouve encore ce passage : « Je n'ai pu fixer ces huiles, jusqu'à ce que mon ami Villeneuve m'eût enseigné à faire cette expérience. » Mais le document de ce genre le plus curieux est la treizième expérience du livre intitulé : Experimenta. On lit en tête du chapitre : Expérience treizième d'Arnaud de Villeneuve, qu'il me fit connaître à Naples, et le chapitre contient toutes les opérations chimiques an moyen desquelles on obtient d'abord la pierre philosophale, puis de l'or (3)...

« Mais revenons au récit de la vie de Raymond Lulle. Raymond avait obtenu, en 1311, deux succès importants. D'abord le pape Clément V, Philippe le Bel et Jayme II avaient établi des écoles pour les langues orientales ; puis l'Université de Paris, par un acte authentique, adoptait et recommandait l'usage de sa méthode et de ses doctrines. Aussi l'espoir de ruiner les doctrines de Mahomet et d'y substituer celles du christianisme était-il devenu plus vif que jamais dans son coeur.

« A partir de cette époque, son existence déjà si aventureuse, va le devenir encore davantage. Le théologien, le philosophe va nous apparaître pendant dix-huit-mois (mars 1312 - octobre 1313), comme un adepte de science hermétique, exclusivement occupé de chimie et de métallurgie.

« L'Université de Paris, arbitre suprême alors par toute l'Europe en matière de science, avait accru singulièrement la célébrité du docteur illuminé, en approuvant ses doctrines. Tous les souverains désiraient le voir et l'entretenir. Comme il était encore à Vienne, où se tenait le concile, il reçut des lettres d'Edouard II ou V (1), roi d'Angleterre, et de Robert Bruce, roi d'Ecosse, par lesquelles chacun de ces souverains l'invitait à se rendre près de lui. Raymond Lulle, dont l'idée fixe était la conquête de la terre sainte et la ruine de la loi de Mahomet, se persuada, en recevant les lettres flatteuses de ces deux princes qu'ils voulaient se servir de lui pour combiner et entreprendre quelque nouveau projet contre les infidèles de la Palestine. Malgré ses soixante-dix-sept ans, il passât donc en Angleterre et se mit à la discrétion d'Edouard. La réalité de ce voyage a été contestée par les auteurs Espagnols, qui, en écrivant la vie de Raymond, se sont efforcés de faire croire qu'il ne s'était jamais occupé de chimie ; on ne peut cependant, à ce sujet, concevoir aucun doute (2). Outre les lettres du savant sur les opérations du grand œuvre : adressées au roi Edouard en 1312 (3), il y a un passage d'un de ses livres intitulé Compendium transmutationis animae, où, en parlant de certaines coquilles qu'il eut occasion d'observer, il dit : idimiis isla ornnia durn ad Anqliam transiimus propteriniercessionern do mini reqis Edoardi illustrissirni. - J'ai vu, ces choses lorsque je passais en Angleterre, d'après la prière que m'en avait faites le très illustre roi Edouard.

« Si le fait du voyage est avéré, il faut convenir que le peu que l'on sait sur son séjour à Londres est enveloppé d'un assez grand mystère. D'après le témoignage de quelques écrivains anglais, il paraîtrait que Raymond Lulle fut employé à faire de l'or et à surveiller la fabrication de la monnaie en Angleterre. On dit que, toujours préoccupé de l'idée de reconquérir la terre sainte, Raymond se fit illusion sur les véritables motifs qui donnaient à Edouard le désir de posséder de grandes richesses. Il s'imagina que ce prince ne voulait en faire usage que pour la cause sainte, tandis qu'au contraire Edouard, gouverné par des favoris, et passant ses jours dans l'oisiveté et les délices, ne prétendait user de la science du chimiste que pour faire face à ses profusions. Dans ce conflit de passions si contraires, le zèle du missionnaire et la cupidité du roi, il est difficile de déterminer lequel des deux a été le plus dupe ; mais ce que l'histoire rapporte, et ce que Raymond affirme dans son Dernier Testament, c'est le succès d'une expérience qui tendait à convertir en une seule fois en or cinquante mille pesants de mercure, de plomb et d'étain : Converti in una vice, in aurum, ad millia pondo arqenti vivi plumbi et stanni.

« Edouard, beaucoup plus curieux de voir le résultat des opérations du chimiste que préoccupé de l'emploi sacré que le missionnaire prétendait que l'on en fît, reçut Raymond Lulle en le comblant de caresses et d'honneurs. Jean Cremer, abbé de Westminster, contemporain de Lulle, et qui, comme lui, s'adonnait à l'étude de la chimie, a laissé dans son Testament des détails sur cette réception (4).

« J'introduisis, dit-il, cet homme unique en présence du roi Edouard, qui le reçut d'une manière aussi honorable que polie. Après être convenus ensemble de ce qui devait être fait, Raymond Lulle se montra extrêmement satisfait de ce que la divine Providence l'avait rendu savant dans un art qui lui permettait d'enrichir le roi. Il promit donc, au prince de lui donner toutes les richesses qu'il désirerait, sous la condition seulement que le roi irait en personne faire la guerre aux Turcs, que les trésors ne seraient employés qu'aux frais qu'occasionnerait cette entreprise ; et que sans égard pour aucun orgueil humain, cet argent ne servirait jamais à intenter des querelles aux princes chrétiens. Mais, ô douleur ! ajoute le pieux abbé, qui ne fut pas moins dupe que son ami Lulle en cette occasion, toutes ces promesses furent indignement violées.

« Jean Cremer donna d'abord une cellule à Raymond, dans le cloître de l'abbaye de Westminster, d'où, dit-on, il ne se retira pas en hôte ingrat ; car longtemps après sa mort, en faisant des réparations à la cellule qu'il avait habitée, l'architecte chargé de ce travail y trouva beaucoup de poudre d'or, dont il tira un grand profit.

« Mais son royal patron, impatient de voir les résultats de la science de Raymond, lui donna un logement dans la Tour de Londres. La simplicité d'âme du missionnaire ne lui permit pas d'abord de s'apercevoir de la précaution maligne qui couvrait cette politesse royale, et il se mit à faire de l'or, dont on battit monnaie. Jean Cremer affirme le fait, et Camden, dans ses Antiquités ecclésiastiques, dit précisément que les pièces d'or nommées nobles à la base, et fabriquées au temps d'Edouard, sont le produit des opérations chimiques que Raymond Lulle fit dans la Tour de Londres.

« Lorsque cet important travail fut terminé, et que Raymond put reprendre le cours de ses études habituelles, il ne tarda pas à s'apercevoir que son logement à la Tour était une prison, et que le roi le retenait pour satisfaire sa cupidité. Malgré ses soixante-dix-huit ans, il rassembla tout son courage, et au moyen d'une barque s'étant échappé par la Tamise, il parvint à s'embarquer sur un bâtiment qui le conduisit à Messine. C'est en cette ville qu'il composa son livre des Expériences (Experimenta), où se trouve ce passage, faisant allusion à sa captivité et à la mauvaise foi du prince anglais : « Nous avons opéré cela pour le roi d'Angleterre, qui feignit de vouloir combattre contre les Turcs, et qui combattit ensuite contre le roi de France. Il me mit en prison ; cependant je m'évadai. Gardez-vous d'eux, mon fils « Il ne restait plus à cet homme extraordinaire qu'une année à vivre; voici comment il l'employa : de Messine il revint à Majorque sa patrie, où, ayant pris le seul genre de repos qui lui convint, c'est-à-dire ayant composé plusieurs ouvrages, il forma la résolution d'entreprendre encore un grand voyage en Afrique, pour prêcher les doctrines chrétiennes, visiter ceux de ses disciples qu'il avait laissés en Palestine et sur le littoral de l'Afrique, et enfin pour travailler de nouveau à la conversion des Turcs. Ce fut un spectacle bizarre et attendrissant tout à la fois que de voir ce vieillard de soixante-dix-neuf ans résistant aux prières et aux larmes de ses amis, de ses parents et de ses compatriotes, qui tous, en le voyant partir sans espérance de retour, se réunissaient pour le conjurer de mourir au milieu d'eux. Rien ne put ébranler sa volonté ni son courage, et il partit.

« Il ne faut rien moins que l'attestation de plusieurs écrivains recommandables pour ajouter foi à ce que l'on dit de sa dernière mission apostolique. Il débarqua en Egypte, alla jusqu'à Jérusalem, puis revint à Tunis. Là, toujours sous le poids d'une condamnation à mort, il visita les amis, les disciples qu'il avait précédemment instruits dans la religion chrétienne, les exhortant à persévérer dans leur croyance, et leur enseignant par son exemple à braver les fatigues et la mort même, pour la gloire de Dieu et le triomphe de la foi chrétienne. Dès qu'il crut être certain d'avoir affermi le courage des nouveaux chrétiens de Tunis, il se dirigea vers Bougie pour prendre les mêmes soins auprès des disciples qu'il avait formés. Dans cette ville ainsi que dans l'autre, sa tête était mise à prix. Cependant, après s'être conformé pendant quelques jours aux précautions d'une pieuse prudence, afin de s'assurer que les chrétiens de Bougie étaient demeurés fermes dans leur foi, purs dans leur instruction, il sortit tout à coup des retraites qu'on lui ménageait, et se mit à prêcher publiquement l'Evangile.

« Par cet acte de témérité, Raymond Lulle espéra-t-il entraîner la population de Bougie à lui ; ou son but en cette occasion ne fut-il, comme le disent ses panégyristes, que de terminer sa carrière apostolique en méritant la palme du martyre ? C'est ce que Dieu seul peut savoir. Quoi qu'il en soit, aussitôt que la populace le vit et l'entendit prêcher à haute voix la foi chrétienne, elle le chargea d'injures et bientôt de coups. Environné par une multitude dont le cercle, en s'avançant sur lui, se rétrécissait de plus en plus, Raymond Lulle recula pas à pas jusqu'au rivage, contenant encore la fureur des musulmans par son aspect vénérable, par la fermeté de sa parole et surtout par l'insouciance qu'il montrait pour le danger. Mais le souverain du pays n'apprit pas sans inquiétude avec quel calme héroïque Raymond Lulle parlait à la populace furieuse. Il anima ceux des habitants qui étaient restés étrangers à cette scène, en leur représentant l'injure que l'on faisait à la loi de Mahomet, et bientôt tout ce qu'il y avait de pieux musulmans à Bougie se porta sur la plage vers laquelle le missionnaire était toujours repoussé. Enfin, plusieurs pierres jetées à Raymond Lulle au même moment le forcèrent de fléchir, et il tomba sur la grève, où cependant il fit un dernier effort pour se relever et dire quelques mots. Alors la populace furieuse se jeta sur lui, l'accabla de coups et le laissa pour mort.

« La nuit tombait, et son corps resta sur le rivage. Pendant toute la durée de cette scène terrible, aucun des convertis, et encore moins les chrétiens d'Europe qui se trouvaient à Bougie, n'avaient osé défendre Raymond Lulle, ou même intercéder en sa faveur. Cependant quelques marchands génois, désirant donner à son corps les honneurs de la sépulture, vinrent dans une barque, pendant la nuit, pour l'enlever du rivage. Comme ils se disposaient à remplir ce pieux devoir ils s'aperçurent que Raymond Lulle respirait encore. Au lieu d'aller prendre terre pour faire l'inhumation, ils se dirigèrent aussitôt vers leur navire, et mirent à la voile pour Majorque, dans l'intention de reconduire le saint martyr dans sa patrie. Mais le reste de vie que conservait Raymond dura peu, et comme le vaisseau était en vue de l'île, le saint et savant homme rendit l'esprit, le 29 juin 1315, à l'âge de quatre-vingts ans. »